Entretien avec Emmanuel Pollaud-Dulian

Amateur d’illustrations, et particulièrement de celles de la première moitié du XXe siècle, notre interviewé cette semaine a collaboré à la réédition de l’œuvre de Gus Bofa aux éditions Cornélius et signé Chas Laborde, un homme dans la foule. Il prépare actuellement un livre sur le Salon de l’Araignée, à paraître aux éditions Michel Lagarde. Rencontre avec un passionné passionnant…

Comment en êtes-vous arrivé à vous intéresser à l’illustration de cette époque ?

Le hasard, ou les gènes… Mon grand-père était libraire à Nice, et vendait notamment ce qu’on appelle des illustrés modernes. Mes parents étaient des lecteurs boulimiques et omnivores, et qui se sont très tôt intéressés à la bande dessinée. Et ma mère, qui elle-même dessinait, avait posé, en arrivant à Paris, pour des artistes qui faisaient du livre illustré. Il était donc inévitable que je finisse par mal tourner et m’intéresser au dessin ! Mais je travaille avant tout sur ces artistes qui ont tenté, entre 1914 et 1934, de faire du dessin une forme d’expression à part entière et ont trouvé dans le livre illustré un medium où développer une vision originale et libre. C’est un moment tout à fait singulier de l’histoire de l’art, de la littérature et de l’édition en France, qui reste aujourd’hui à peu près méconnu.

 Comment expliquez-vous cet oubli ?

De manière générale, et je pense que c’est encore le cas aujourd’hui, le dessin est, en France du moins, un art méprisé. On le considère comme un art mineur, quoi que cela veuille dire, et le cantonne à certains genres, la caricature, le dessin d’humour ou la bédé. L’illustration est souvent considérée comme soumise au texte, une simple fioriture. On voit donc dans le livre illustré une manifestation, secondaire, de l’Art Déco. Les dessinateurs qui ont fait carrière dans le livre n’ont intéressé ni les marchands d’art, ni la critique, ni les universitaires. On peut espérer, cependant, que les jeunes générations, habituées aux bandes dessinées, mangas et romans graphiques, montrent plus d’intérêt et de compréhension pour ces artistes que leurs aînés. Mais la bande dessinée a, hélas, la mémoire courte. Pourtant la filiation entre les dessinateurs des années 20 et 30 et ceux d’aujourd’hui me semble évidente.

Pouvez-vous nous citer un exemple de cette filiation ?

Un artiste comme Gus Bofa a bien sûr influencé de nombreux dessinateurs, de Morris à Tardi, en passant par Hergé. Comme lui, Nicolas de Crécy représente l’inconscient artistique, l’idée en gestation, sous la forme d’un ectoplasme. Je peux aussi vous citer Pierre Mac Orlan, qui publie en 1911-1912, une série en bande dessinée, Frip & Bob. Les aventures de ces deux garnements annoncent celles de Quicke & Flupke, par Hergé. Quant à la fameuse « ligne claire », elle n’apparaît ni avec Hergé, ni avec Alain Saint-Ogan, mais avec Charles Martin, Joseph Hémard ou Pierre Brissaud. Chas Laborde réalise des reportages graphiques qui ne sont pas si loin de la bande dessinée reportage, en vogue aujourd’hui. Par exemple, on a couronné, cette année, à Angoulême, les Chroniques de Jérusalem, de Guy Delisle. Mais qui se souvient du témoignage graphique exceptionnel que Chas Laborde nous a laissé du début de la guerre d’Espagne. Il se trouvait à Madrid lors du déclenchement du coup d’état de Franco et est aussitôt parti, armé de son carnet à dessin, pour le pays basque.  On peut aussi  rapprocher  les albums qu’il a consacrés aux grandes métropoles modernes, de Paris à New York, des carnets de voyage de dessinateurs contemporains.

Qu’est-ce qui peut, dans le contexte de l’époque, expliquer cette créativité ?

Il y a d’abord la volonté de jeunes éditeurs de réagir contre la médiocrité des livres fabriqués durant la Grande Guerre, médiocrité matérielle, en raison des restrictions de papier et d’encre, mais aussi médiocrité artistique pour cause de propagande. Ensuite, le Franc perdant de sa valeur dans les années 20, la bourgeoisie croit trouver dans le beau livre un placement sûr.  Le livre illustré, avec ses tirages réduits, sa clientèle relativement cultivée, permet à toute une génération  d’éditeurs, d’artisans et d’artistes, d’expérimenter, de créer, avec une liberté qu’elle n’aurait pas eu dans l’édition normale, la presse ou la publicité. Ajoutons que cette génération sort de quatre ans de guerre et entend secouer le joug des conventions, qu’elles soient sociales ou artistiques. Je crois qu’il n’est pas absurde de comparer un éditeur-graveur comme Roger Lacourière, ou Henri Jonquières, qui fait pratiquement vœu de pauvreté par amour du livre, à, de nos jours, l’Association ou Cornélius. Evidemment la liberté a un prix. Et Chas Laborde constate que se consacrer au livre illustré c’est entrer dans la clandestinité artistique.

A propos, pouvez-vous évoquer le livre que vous préparez sur le Salon de l’Araignée ?

Ce salon naît en 1919 de la volonté de Gus Bofa de regrouper et pousser les jeunes dessinateurs de la génération de la guerre.  Avec le graveur Jean-Gabriel Daragnès, Pierre Mac Orlan, Jean Galtier-Boissière et quelques autres, il fonde un collectif d’artistes, qui exposent chaque année  leurs travaux personnels Galerie Devambez, à Paris.  La participation est gratuite. Il n’y a ni jury, ni prix, ni statuts. Aux débutants Bofa paie l’encadrement de leurs dessins. Le Salon leur permet d’exposer à côté d’un Pascin ou d’un Chagall, et de rencontrer patrons de journaux, éditeurs et amateurs.

 

Bofa veut aussi réagir contre ce qu’il appelle « la vieille gaîté française », représentée par le vétuste Salon des Humoristes, haut lieu du dessin de presse. Le groupe se constitue par affinités électives. Il s’agit d’encourager les jeunes artistes à développer une vision personnelle, à refuser la vérité établie pour crée, ou découvrir, leur propre vérité.  L’Araignée devait s’accompagner d’une revue, d’un almanach, d’une maison d’édition, d’un bar littéraire, etc… En fait, il s’agit d’une véritable utopie artistique. Le Salon perd d’ailleurs de l’argent chaque année. Et quand enfin, il rentre dans ses frais en 1927, Bofa le saborde pour éviter un succès commercial, qu’il juge forcément sclérosant. Selon lui, il ne faut pas mêler l’art et l’argent. Il faut dessiner pour le plaisir.

Ce Salon voulait donc sortir le dessin de l’ornière de la presse humoristique, mais avait-il d’autres ambitions ?

Oui. Bofa voulait démontrer que le dessin ne se réduit pas à la caricature ou  au gag. Il n’est pas forcément drôle ; il peut tout exprimer. C’est en fait une écriture. Bofa, lui-même, réalise, avec Synthèses littéraires, un exercice de critique littéraire par l’image, ou donne avec La Symphonie de la Peur une réflexion philosophique, inspirée de Hobbes et de Schopenhauer. Il vaudrait sans doute mieux parler, pour ces artistes, de dessinateurs, que d’illustrateurs. Ou poser qu’un illustrateur est un créateur à part entière. Un Bofa, un Falké ou un Chas Laborde ne se contentent pas de décorer un livre, d’ajouter de jolis dessins au texte. Ils le commentent, le critiquent ou l’utilisent comme moteur à rêver. Bref, l’image est littérature. Colette écrit à Chas Laborde que  les décors qu’il a imaginés à l’enfance de Claudine sont bien plus vrais que ceux qu’elle a connus. Et le Don Quichotte de Bofa propose une vision onirique, fantastique du roman de Cervantès.  Et d’ailleurs, Chas Laborde, pour ses grands albums, s’affranchit d’un texte à illustrer, tandis que Bofa finit par associer à ses dessins ses propres textes. Comme le fait, par exemple, Charles Martin avec Sous les pots de fleurs.

Pourquoi avoir choisi l’araignée comme symbole de ce Salon ?

Citons Bofa : « J’ai une profonde horreur pour les mouches, et l’araignée me paraît au contraire fort sympathique, qui travaille à sa toile avec la conscience et l’acharnement d’un vrai artiste et l’utilise, entre-temps, pour assurer sa subsistance aux dépens d’animaux nuisibles, oisifs et incohérents qui viennent s’y faire prendre. » On peut aussi penser à l’araignée souriante qu’a dessinée Odilon Redon. Mais, pour Mac Orlan, il vaut mieux éviter de chercher à comprendre…

(Remerciements à Geraldine Martin pour les documents iconographiques)

4 réflexions au sujet de « Entretien avec Emmanuel Pollaud-Dulian »

  1. Je n’avais pas pensé à la filiation entre Bofa et Morris, mais maintenant elle me semble évidente. Yves Frémion a pour sa part souligné l’influence ou la parenté entre les dessins plus naturalistes de Beuville, et un certain nombre d’auteurs de BD contemporains.

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