Le grand entretien: Sophie Dutertre

Nous profitons de la double actualité de Sophie Dutertre dont l’exposition rétrospective se déroule au Centre d’art graphique de la Métairie Bruyère, sous la houlette de nos amis de la galerie nomade Arts factory et pour le magnifique film d’animation qui fait partie de la deuxième série du Laboratoire d’images de Christian Janicot. Sophie Dutertre est  connue pour ses bois gravés faussement naïfs, à la fois populaires, subtils, tendres et grinçants. Illustratrice de presse réputée en France comme à l’étranger, elle a collaboré avec Le Monde, Libération, Dada, Beaux-Arts, The National Post ou encore le New York Times. Pour son exposition elle a généreusement ouvert ses cartons et sa bibliothèque pour rassembler un ensemble impressionnant de gravures, dessins et livres d’artistes, revenant ainsi sur un parcours artistique démarré il y a presque 25 ans. L’occasion d’un entretien de fond avec cette cette grande artiste, passée par la case Illustrissimo à ses débuts.

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 Sophie Dutertre

 Illustrissimo: Peux-tu nous parler des deux ou trois livres qui comptent le plus pour toi dans ton parcours?

Sophie Dutertre: Les Exploits de Bombilla, bien sûr. Quand j’ai rencontré Brigitte Morel, au Seuil Jeunesse, elle m’a immédiatement proposé de lui présenter un projet d’album. J’ai pu faire ce que je voulais. Je tenais particulièrement à l’impression d’après mes trois couleurs séparées, pour rester le plus proche possible de mes gravures. C’est mon premier « vrai » livre. Images du Monde et de son Envers. C’est un thème classique dans l’imagerie populaire…

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 Les exploits de Bombilla, 1996 © Sophie Dutertre – Seuil Jeunesse

Au départ, l’idée était de faire un livre avec Henning Wagenbreth. Les livres avec Guignol aussi. C’était une rencontre avec un univers très proche du mien. Les codes et les contraintes sont les mêmes: frontalité, cadre, brutalité. J’ai joué Guignol aux Champs-Elysées. Avec les mêmes marionnettes que j’avais vues enfant. Quand je jouais, seule dans le Castelet, les bras en l’air, face au soleil, j’éprouvais une ivresse très proche de celle dans laquelle la gravure sur bois pouvait me plonger. (J’emploie le passé, je ne fais plus de gravure pour l’instant.) Un équilibre entre brutalité et délicatesse, détermination et abandon.

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 © Sophie Dutertre

Illustrissimo: Quel est le déclic qui t’a fait choisir ce métier, et les maîtres que tu revendique ?

Sophie Dutertre: Le déclic, c’est quand j’ai imprimé ma première gravure aux Arts Décos (exposée à la Métairie!) C’était la première fois que j’étais vraiment contente d’une image. Il m’est apparu d’un seul coup que c’était cette sensation que je recherchais depuis que je regardais les livres pour enfants qui avaient appartenu à ma mère (en particulier Les Albums du père Castor illustrés par Rojan, Samivel etc.) imprimés en tons directs, ou les rééditions que m’offraient mon père: Zig et Puce, Bécassine, Bicot et Suzy, Tintin etc… Je récolte des livres depuis que je suis petite. J’ai toujours ces exemplaires magiques dans ma bibliothèque. Il y a aussi les livres récupérés dans le débarras de mon école primaire…. Les Contrées Mystérieuses, un Atlas, un livre sur les champignons… le tout illustré de gravures sur bois ou de lithographies en couleur. Mon père collectionnait toutes sortes de vieux bouquins. J’ai toujours adoré fouiller dans sa bibliothèque. J’aimais particulièrement les « livres modernes illustrés » ou « les livres de demain », illustrés de gravures sur bois. Il y a aussi un livre qui m’a beaucoup marquée enfant, c’est « patapoufs et filifers » de Jean Bruller. Ma soeur et moi, nous allions souvent chez ses petites filles et ce livre était là, fascinant (encore merci pour l’exemplaire que tu m’as offert). Aux Puces, j’ai trouvé un exemplaire dépareillé des aventures de monsieur Lakonic. C’était particulièrement émouvant parce qu’il s’agissait de macules et d’épreuves de calage. Dans tous ces livres, ce qui me fascine toujours autant, c’est la façon dont ils sont imprimés. Quand j’étais petite, j’étais déjà passionnée par la mécanique. Quand je regardais ces livres, j’essayais d’imaginer comment ils étaient fabriqués. Je me souviens encore de mes sensations quand je tournais les pages. Le papier, son usure, la poussière, le relief de la typo, la surface des passages d’encre, les trames, les transparences,  le nombre de couleurs, les superpositions…. Au départ, je ne pensais pas du tout devenir illustratrice. Je ne savais même pas ce que c’était. Tout a basculé quand j’ai découvert la gravure. C’est aussi à ce moment que j’ai rencontré Baldo. Sa soeur, qui était la chanteuse du groupe Luna Parker, m’a proposé de faire la pochette de leur nouveau disque. C’était mon premier boulot et j’ai pu acheter une presse. Après, une amie qui travaillait à Libé m’a envoyée proposer mon dossier à l’ÉDITORIAL. Je suis arrivée avec mes gravures, j’ai fait ma première illustration et je suis devenue illustratrice.

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© Sophie Dutertre

Illustrissimo:  Tu viens de présenter un film dans la collection du Laboratoire d’images, quels sont les enseignements que cette expérience t’a apportés?

Sophie Dutertre: Pour l’instant, je n’ai pas vu la version finale. Ceux qui ont vu le film me disent qu’il est beau et qu’on y retrouve bien mon «univers». L’aventure a été passionnante. J’ai beaucoup aimé les échanges avec les étudiants, l’équipe et avec mes illustres confrères. Le plus difficile était mon ignorance totale de la technique. J’ai beaucoup de mal à imaginer quelque chose sans savoir comment je vais pouvoir bricoler. Mon travail est très instinctif tout en étant très lié aux conditions matérielles, aux possibilités de mon outil, au rythme qu’il m’impose. Là, cet aspect m’a échappé. Il a fallu décortiquer mon travail pour essayer d’en dégager l’architecture. J’ai l’habitude de travailler seule, sans me demander pourquoi je fais comme ça et pas autrement. C’était compliqué pour moi d’expliquer tout ça en amont et aussi d’intervenir après sur ce qui avait déjà été fait. Je travaille toujours en tâtonnant, ce qui est difficile à concilier avec une logique de production.

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© Sophie Dutertre

Illustrissimo: Ton travail est exposé actuellement à la Métairie et présente toutes les facettes de ton travail. Comment passes-tu de la gravure sur bois au dessin, et quel est le prochain projet qui te tient à cœur ?

Sophie Dutertre: Dans l’exposition, il y a même mes toutes premières gravures. J’avoue que c’était très bouleversant pour moi de voir tout ça, surtout entourée comme je l’ai été le jour du vernissage! Dans la gravure, ce que j’aime le plus, c’est la façon dont l’image surgit de la presse et s’impose. Tout le travail sur la plaque demande à la fois un engagement total et une certaine brutalité contrôlée, mais il permet aussi de garder une distance respectueuse avec l’image en train de se faire.

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© Sophie Dutertre

Quand j’ai arrêté la gravure, c’était d’abord d’abord parce que je n’y arrivais plus. Je me suis remise au crayon. Et là, je ne pouvais plus avoir le geste souple et léger qui me permettait de faire des crayonnés rapides. Tout était devenu beaucoup plus lent. Pour dessiner  il me fallait maintenant me concentrer sur chaque trait, chaque point. Finalement, il s’est avéré que j’étais atteinte de la maladie de Parkinson. Si j’en parle, c’est parce que c’est quand même ça qui a tout changé. Je n’arrive plus à composer une image dans son ensemble. Je la construis par assemblages, superpositions, collages, découpages, couches de peintures…  Suivant les fluctuations de la dopamine dans mon organisme, ma main est plus ou moins libre. Parfois, pour initier un geste qui déterminera un trait, ce n’est pas ma main qui bouge, mais mon torse. J’ai l’impression de danser. J’aime beaucoup dessiner à la plume. Il y a toute une gamme de sensations, selon le papier, l’encre, la plume. Parfois, c’est facile et léger. La plume glisse et laisse un trait délicat. D’autres fois, elle accroche à chaque fibre, griffe. L’encre est absorbée ou s’étale et déborde. Quand je commence, je ne sais jamais ce qui va se passer. C’est l’aventure, quoi! Et c’est fascinant.

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© Sophie Dutertre

J’essaie de trouver une image qui pourrait exprimer ce que je ressens quand je dessine aujourd’hui. Imaginez un naturaliste passionné qui ferait naufrage. Au début, c’est la panique. Et puis il se met à regarder autour de lui, à observer une bestiole, et puis une autre.  J’utilise aussi beaucoup les tampons. Pour la revue Lapin, j’ai travaillé en duo avec Donatien Mary. Nous dessinons ensemble « le premier bal d’Emma », en combinant dessin et tampon.  Je viens de publier « Papiers peints 2011 » dans la collection « dans la marge » (arts factory). Je l’ai dessiné au retour de mon premier séjour à la Métairie Bruyère. C’est mon premier livre de dessins. Il y a même de la peinture! Mon projet? Continuer ce travail d’exploration. J’ai quitté Paris pour Pornic. Je dessine. Quand j’en ai envie, je fais un tour au bord de la mer ou je regarde les fleurs pousser dans ma cour. Tout est infiniment plus léger ici.

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© Sophie Dutertre

L’exposition à la Métairie Bruyère a été une magnifique surprise. Tout s’est décidé très vite en début d’année. Et puis je me suis retrouvée dans cet extraordinaire refuge pour l’imprimerie, au milieu de toutes ces machines si lourdes et si ingénieuses. L’odeur de l’encre, son épaisseur quand elle sort du pot, et puis le reflet, le son, quand elle est prête pour le premier tirage. Mes lithographies ont été imprimées sur une presse extraordinaire. J’ai le souvenir d’un vacarme parfait, à travers lequel chacun pourrait se comprendre en chuchotant. Un vertige dans lequel je voyais tous ces livres que j’aime, imprimés de la même façon, peut-être sur cette machine elle-même! J’ai vraiment pu travailler en toute liberté. Et ce n’est qu’un début!

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© Sophie Dutertre – Métairie Bruyère

A l’occasion de cette résidence à la métairie, Sophie Dutertre a publié une série de lithos, à découvrir sur le site: http://www.la-metairie.fr

Exposition Sophie Dutertre
Centre d’art graphique de la Métairie Bruyère
89240 Parly
Tèl: 03 86 74 30 72

Du 01 mai au 03 juillet 2011
Ouverture du mercredi au dimanche
de 10 h à 12 h et 14 h 19 h

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