Rencontre avec Jacques Desse

Installé, avec ses collègues Alban Caussé et Thibaut Brunessaux, au 3 de la rue Pierre l’Ermite sous l’enseigne de « Chez les libraires associés » ce libraire d’ancien aux faux airs de Pierre Bergounioux partage avec l’auteur Corrézien une passion pour le livre et l’érudition.

                          

Commençons large, comment définiriez-vous votre activité ?

Je me considère plutôt comme un libraire de livres de collection qu’un libraire d’ancien. Je n’ai pas de goût pour la catégorisation et je ne vois pas de contradiction dans le fait d’avoir dans ma libraire à la fois un incunable, livre imprimé il y a plus de 500 ans, et le pop-up de Kveta Pacovska, À l’infini.  À mon sens l’appellation livre de collection permet d’établir une continuité temporelle entre le passé et l’actuel mais aussi une distinction avec les bouquinistes, qui eux vendent des livres de lecture ou de documentation. Ce qui nous intéresse c’est le livre dans sa variété, et c’est pourquoi nous sommes aussi spécialisés dans le livre animé.

Comment s’illustre cette spécialisation ?

Tout d’abord nous avons présenté en 2002 une exposition anthologique, qui a montré que ces livres ont une longue et riche histoire. Notre envie est aussi de montrer qu’il y a de la création dans ce domaine. Nous avons ainsi tissé des liens suivis avec certains artistes comme UG (Philippe Huger), qui est aussi aujourd’hui la principale figure de créateur de livres animés en France.  Nous invitons tous les ans les créateurs français de livres animés pour un salon d’un soir, qui permet entre autres de faire connaître à un plus large public de jeunes créateurs, comme le tandem Icinori. Installés dans notre nouvel espace nous voulons créer une sorte de galerie du livre. Qu’il soit considéré comme uneœuvre d’art – qu’il est quand il est réussi, bien sûr… – Traditionnellement il n’est considéré que comme un médium, un support et non un objet artistique, une œuvre. Travailler sur ou pour le beau livre c’est le concevoir dans sa matérialité et dans sa globalité. Dans le cadre de nos réceptions, nous recevrons en octobre prochain David Carter, « star » américaine du pop-up, qui viendra pour la première fois à la rencontre de son public français. Nous avons aussi dans nos cartons un projet de rétrospective autour des livres publiés par l’introducteur de l’esthétique pop et psychédélique dans la littérature jeunesse, dans les années 1960-70 : Harlin Quist.

N’est-ce pas aussi un moyen de promouvoir indirectement le livre ancien ?

Il s’agit d’un domaine extrêmement riche mais hélas de plus en plus méconnu. Le grand public est en train de perdre sa mémoire ! Et les jeunes créateurs ignorent l’essentiel de la création graphique, en particulier des innombrables artistes du livre qui les ont précédés. La réédition de livres anciens est à cet égard utile si l’on veut empêcher que tout cela tombe dans l’oubli. Un excellent exemple est le fac-similé de Drôles de bêtes d’André Hellé (1911) par les éditions MeMo (2011), ou les livres de Munari qui vont être réédités par les Editions des Grandes personnes. Malheureusement toutes les rééditions ne sont pas de cette qualité. Le plus souvent des modifications, des coupes, dénaturent complétement le travail originel, sans parler de la difficulté à restituer la tonalité des techniques utilisées à l’origine, comme la lithographie, le pochoir ou l’héliogravure.

Comment devient-on libraire d’ancien ou de livres de collection ?

C’est un métier qui s’apprend surtout « sur le tas », et il faut une dizaine d’années de pratique pour le maîtriser, afin d’accumuler des connaissances et d’établir un réseau, qu’il s’agisse d’institutions ou de collectionneurs. J’ai commencé sur le marché aux puces de Clignancourt, nous avons ensuite migré vers notre nouvel espace de la Goutte d’or afin de disposer d’un lieu adapté à nos projets et à nos envies.

Vous avez créez une petite vague dans le monde littéraire en avril 2010 en retrouvant une photo d’Arthur Rimbaud adulte, pouvez-vous nous en dire d’avantage ?

Avant toute chose, je tiens à préciser un aspect méconnu du travail de libraire d’ancien qui est la recherche. C’est là le cœur de notre activité, retrouver l’identité des choses que nous acquérons et transmettre cette information. Dans bien des cas, ce travail de recherche est précurseur de celui effectué par les universitaires. Pour revenir à Rimbaud, tout a commencé par l’achat d’un petit lot de documents de la fin du XIXe siècle qui nous avait intrigué parce qu’il s’y trouvait une photo de francs-maçons dans un pays arabe. Nous y avons retrouvé à plusieurs reprises l’hôtel de l’Univers, qui sonnait familier à nos oreilles, et pour cause, puisque cet hôtel d’Aden était un peu la « base arrière » de Rimbaud durant sa « deuxième vie ». Nous nous mettons donc au travail, contactons des spécialistes de Rimbaud et de fil en aiguille, après deux ans de recherches, arrivons à la conclusion que nous connaissons aujourd’hui[1]. Pour la petite histoire, nous ne possédons plus la photo, elle a été vendue dans l’heure après la parution de l’information.

En tant que libraire de livre de collection donc, quelles relations entretenez-vous avec les maisons d’édition ?

 C’est un rapport particulier. D’une part parce que le contexte économique fait que  l’édition tend à perdre son histoire,  par exemple à l’occasion de fusions qui se  traduisent souvent par la perte ou la destruction des archives.. (à l’inverse,  quelques maisons d’éditions soucieuses de leur patrimoine comme Gallimard ou  Albin Michel deviennent nos clients  en rachetant des livres de leurs catalogues  qu’elles ne possèdent plus). D’autre part, il nous arrive régulièrement de t  travailler avec ces maisons d’édition. J’ai un plaisir particulier qui consiste à  accumuler des ouvrages sur un sujet  donné afin d’établir une collection pour ensuite en faire un catalogue ou une exposition(parmi ces sujets citons  l’homosexualité ou les livres bizarres par exemple). L’un de ces catalogues avait pour objet les livres pour la jeunesse  publiés par Gallimard, il est finalement devenu un livre, que nous avons co-édité avec Gallimard et qui a reçu le prix de bibliographie 2009. Je suis fier que certains de nos catalogues soient aujourd’hui conservés par des institutions prestigieuses comme Yale, Harvard ou Stanford, et que certains livres sur lesquels nous avons attiré l’attention soient, quelques années plus tard, très recherchés par les amateurs : cela signifie que nos « vieux bouquins » peuvent exister dans le présent, et même parfois s’avérer plus modernes que certains pans de la production contemporaine !

Le  lien vers les blogs des Libraires associés :

http://chezleslibrairesassocies.blogspot.fr

http://boutiquedulivreanime.blogspot.fr




[1] Sur l’histoire de cette découverte, voir en particulier le témoignage de Jacques Desse sur le site Ricochet : http://www.ricochet-jeunes.org/oeil-du-libraire/article/115-la-photo-d-arthur-rimbaud

Une réflexion au sujet de « Rencontre avec Jacques Desse »

  1. Bonjour Jacques, Je suis contente de vous lire et de voir que tout va bien pour vous et que vous faites ce que vous aimez.
    Je voulais vous demander un conseil, mon mari veut vendre sa bibliothèque basque et ne sait pas à qui s’adresser comme expert. Nous ne les connaissons pas et les meilleurs sont en retraite !
    Si vous aviez une idée.
    En attendant bonne continuation dans vos activites.
    Très amicalement.
    Sylvie GOYTINO

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