Rencontre avec Valérie Cussaguet

Honneur aux femmes cette semaine, avec une interview de Valérie Cussaguet. Avec 20 ans dans l’édition et une spécialisation dans la jeunesse, découverte de quelqu’un qui connaît son sujet.

                                                  

Comment êtes-vous arrivée à l’édition ?

 J’ai d’abord suivi des études de Droit à Nanterre. Puis, après la découverte de l’Asfored sur le Salon du Livre (alors au Grand Palais), j’ai osé faire de ma passion pour le livre mon métier. Et j’ai repris des études d’édition à Villetaneuse. À l’époque, c’est le texte qui m’intéresse. Mon arrivée dans l’édition jeunesse aura lieu lors d’un salon de Montreuil, sur le stand de Gallimard jeunesse, déjà tenu par Jean-Marie Ozanne (librairie folie d’encre) et qui enseignait à Villetaneuse. Je resterai trois ans aux éditions Gallimard, d’abord comme stagiaire puis comme salariée au service promotion. C’est en travaillant dans l’édition jeunesse que se développeront ma connaissance et mon goût pour l’illustration.

Dans votre formation d’éditrice, la facilité à trouver un stage puis un emploi fera des jaloux, quel conseil donneriez-vous à ceux qui entreprennent de telles études ?

Il y a vingt ans le nombre d’étudiants sortant des formations métiers du livre correspondait à peu près au nombre de postes à pourvoir. Aujourd’hui, si le nombre de postes pour jeunes diplômés du secteur n’a pas beaucoup augmenté, celui des formations métiers du livre a explosé, parce que les universités savent que ces formations sont attractives. Que de nombreux jeunes aient envie de travailler dans l’édition est rassurant pour l’avenir du livre. Et  notre société en général d’ailleurs. Mais la situation est difficile pour ces nouveaux arrivants, les places sont rares…  Et cet afflux de main d’œuvre hyper motivée, très bien formée et peu coûteuse ne favorise pas la valorisation des salaires de la profession. Jeune étudiante aujourd’hui, je pense que je ferais un petit tour à l’étranger histoire de découvrir une autre culture et un autre marché du livre, avant de revenir en France.

Que s’est-il passé après votre passage chez Gallimard jeunesse ?

J’ai passé trois ans chez Bayard éditions puis Thierry Magnier, rencontré chez Gallimard jeunesse, m’a appelée lorsqu’il à créé sa maison, en 1998. Je suis arrivée un mois avant la sortie du premier livre et y suis restée pendant treize années. Très polyvalente les trois premières années, comme toujours dans les (très!) petites structures (éditrice mais aussi attachée de presse, chef de fabrication, responsable de communication…), je suis devenue responsable éditoriale des albums quand la maison s’est étoffée. Parce que la conception des livres illustrés était devenue ma passion…

Quelle spécificité trouve-t-on dans le service promotion ?

Une position spécifique dans l’entreprise, un entre-deux, entre vie interne et externe à la maison d’édition. Ce qui favorise une écoute plus vive de la façon dont sont reçus les livres. J’ai gardé de ces années d’expérience un goût prononcé pour l’accompagnement commercial des livres que je publie. Mon rôle d’éditrice ne s’arrête pas au seuil de la maison. J’aime porter les livres que je publie. Parce que je considère qu’un livre publié qui ne se vend pas et dont personne ne parle est un échec, un « coup d’épée dans l’eau ».

Comment expliquer la notoriété de l’illustration dans la production jeunesse, alors qu’elle est plus limitée dans la sphère adulte ?

Cela s’explique principalement par le fait que le secteur jeunesse est clairement identifié en librairie avec, à l’intérieur du rayon jeunesse, une « case » album illustré. Ce n’est absolument pas le cas du livre illustré pour adultes. Il erre entre les « cases » BD, beaux livres ou littérature et sa commercialisation est difficile. J’espère que les choses évolueront.

Comment concevez-vous la création d’un ouvrage ?

Chaque livre a une histoire différente. Certains projets me parviennent presque terminés. Parfois au contraire, j’en accompagne la naissance pas à pas. Il n’y a pas de règle et c’est ainsi que j’aime exercer mon métier. Ce qui est indispensable pour moi c’est une complicité intellectuelle et professionnelle entre les différents acteurs du livre, auteur, illustrateur, graphiste et éditeur. C’est à l’éditeur de créer cette complicité, ce climat de confiance pour que les auteurs se sentent compris et soutenus dans leur création, guidés sans être dépossédés. Certains éditeurs travaillent en collaboration avec des directeurs artistiques, qui s’occupent alors de la recherche et du suivi des illustrateurs, tandis que eux gèrent plus la partie texte. Mais j’ai toujours travaillé avec des graphistes extérieurs, dont l’apport m’est extrêmement précieux, sans jamais avoir eu de directeur artistique et c’est donc moi qui ai toujours choisi et suivi le travail des illustrateurs comme des auteurs. Pour mon plus grand bonheur! D’autant que le rapport texte/image est crucial dans un album pour enfants. D’ailleurs, il me semble que les meilleurs albums sont souvent ceux conçus par des auteurs/illustrateurs…

Et dans sa matérialité ?

 Le livre papier, puisqu’il faut maintenant le préciser, est un objet. C’est ce qui en fait sa spécificité. J’ai  toujours attaché un soin très particulier à sa fabrication. Quelle impression allons-nous avoir lorsque  nous l’aurons en main, lorsque nous l’ouvrirons. Contenant et contenu doivent être dans une grande  cohérence. Rien ne doit être laissé au hasard. C’est de cette cohérence que dépendra la qualité du livre.  Et sa réussite commerciale. Son poids, le choix du papier de l’intérieur, celui de la couverture, son  format, tous ces éléments seront pensés en même temps que le prix de vente de l’ouvrage, l’âge du  lecteur… L’imaginer des gens, de Blexbolex (Albin Michel jeunesse 2008), constitue un modèle de  réussite dans ce domaine. Ce surprenant rapport entre son poids et son épaisseur, cette jaquette secrète  (à l’américaine) qui se déplie : tout me réjouit! J’aime quand l’objet livre est bien pensé. De même,  j’aime travailler les pages de garde. Malgré l’aspect cliché de la métaphore, le livre a quelque chose  d’une maison. L’extérieur doit être tentant, inviter à y entrer. Et les pages de garde être comme un  vestibule : elles livrent un indice de la substance de l’ouvrage, sans rien dévoiler. On s’y repose avant  d’entrer. En ce sens les pages de garde de Jimmy Corrigan de Chris Ware (Delcourt, 2002), sont  sensationnelles… même si on ne s’y repose guère!

La profession doit faire face à l’avènement du livre numérique, quel est votre point de vue là dessus ?

 Je suis très intéressée par ce support, sans le considérer comme un danger mortel pour le livre papier. Écouter de la musique grâce a un CD ou non, n’a aucune conséquence sur la pratique de cette écoute (si ce n’est la qualité du son pour l’instant, mais c’est une autre histoire). Alors que la matérialité du livre est essentielle dans l’acte de lire. Le numérique change radicalement le marché du livre, mais je pense que livres numériques et livres papiers peuvent coexister en se complétant. Un même lecteur peut être consommateur de livres papiers ET de livres numériques. Avec des attentes différentes suivant les supports. Aux éditeurs de s’adapter à ces nouvelles pratiques. Et aux illustrateurs et aux auteurs d’explorer ces nouvelles pistes de création!

L’édition jeunesse a cela de particulier qu’elle ne s’adresse pas uniquement et pas directement à son public, comment traite-t-on cette spécificité ? 

Certainement autant de réponse à cette question que d’éditeurs jeunesse… Pour ma part j’estime qu’un éditeur, en édition jeunesse ou non, est avant tout un lecteur. Et l’ouvrage qui sera publié pour les enfants doit d’abord séduire la lectrice adulte que je suis. De la même façon, parce que je préfère les ouvrages originaux à des productions trop normées, j’ai toujours laissé une grande liberté de création aux auteurs. Mais cela ne m’empêche pas de ne jamais oublier le lecteur final, l’enfant, et de toujours veiller à ce que les livres leur soient accessibles. Toute la difficulté de l’exercice réside dans cet équilibre à trouver. Le livre jeunesse idéal est ce que j’appelle « le livre à tiroirs », avec des niveaux de lecture différents, dans lequel le lecteur adulte trouve autant son bonheur que l’enfant. L’illustration parfaite de cet équilibre est par exemple l’immense classique de Maurice Sendak : « Max et les Maximonstres »…

L’édition jeunesse recouvre aussi d’autres particularités, 

Oui parce que le lien, ou l’absence de lien, entre l’enfant et le livre, dés son plus jeune âge, est essentiel dans sa formation intellectuelle. En ces temps où l’on parle tellement d’échec scolaire, sans que les politiques ne donnent jamais les moyens de lutter contre, l’édition jeunesse à un rôle capital à jouer.

Et puis nous formons le lecteur et l’électeur de demain… L’édition jeunesse a donc une dimension politique essentielle.

Vous souvenez-vous de votre première rencontre avec Illustrissimo?

À dire vrai, pas vraiment. Martin Jarrie, mon compagnon, fait partie de l’équipe d’Illustrissimo depuis cinq ans et cela m’a rapprochée de Michel Lagarde ,mais notre rencontre est plus ancienne. Elle remonte, je crois, à l’époque où L’agence s’installait rue de la Folie-Méricourt  en  1999, et partageait alors les locaux avec  « Les dents de la poule » (Frédéric Bénaglia, Vincent Bourgeau et Olivier Balez). Nous nous rencontrions lors de rendez-vous professionnels nous échangeant de bons conseils, une amitié d’environ une quinzaine d’année, mais j’ai l’impression de la connaître depuis toujours… Nous avons en commun la passion pour l’image et nos routes se croisent sans cesse. Nous travaillons souvent avec les mêmes illustrateurs, parce que nous avons certains goûts communs et la même curiosité gourmande pour l’image. Je n’ai jamais fait appel à ses services comme agent, les marges sur les albums jeunesse ne me le permettraient d’ailleurs pas, mais nous échangeons des contacts, une complicité. Nous avons même organisé ensemble plusieurs expositions dont celle de Gwénola Carrère pour son livre ABC des petites annonces.

4 réflexions au sujet de « Rencontre avec Valérie Cussaguet »

  1. C est super chouette de lire et d entendre la passion d une belle et bonne editrice
    Merci
    Qu il est beau et doux d avoir 20 ans …chez Illustrissimo
    Emma from San Francisco

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